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En ce moment diffusion du son du 1er Août 2017 : Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ?

lundi 18 septembre 2017

Point de vue image de classe (19) - Ça ne vous est jamais arrivé ?

Point de vue image de classe (19)
 Ça ne vous est jamais arrivé ?


Ça ne vous est jamais arrivé en vous réveillant ou au boulot de vous dire qu'on a pas envie de “changer le monde” avec certaines personnes ? Des “gens” que l'on peut côtoyer au quotidien ou même certains militants. Pas avec eux ! Qu’on n’a pas envie de le penser, de le faire de le vivre avec eux. Que ça ne changerait rien.

On a beau se projeter, que tout serait reconfiguré par l’opération de la sainte révolution, la connerie en moins mais rien à faire ça ne marche pas, on y arrive pas.

On se pensait un passe-muraille et puis finalement il ne reste sur étales que des dissertations sur les faïençages possibles.

On croyait en la perfectibilité humaine et puis les discussions commencent ou se terminent toutes sur des questions de contre-pouvoir, de dispositifs anti, de parades contre la bêtise, et les différentes formes d'autoritarismes à l’intérieur des luttes ou des cercles en rotation sur eux-mêmes.

On cesse peut-être alors de “croire” pour se coltiner vraiment le réel. Ce fameux bon réel qu’on dit rationnel et qui finalement se déploie d’une manière trop “réactionnaire” à notre goût.

On l'ausculte alors, on en fait l’anatomie, on en devient le physiologiste pour oublier trop souvent ce qui faisait le fondement de sa révolte.

La défense de vérités théoriques prend alors le pas sur la tension de la vivre. Jusqu’à en oublier ce que le quotidien peut dégager de profondeurs et de nuances.

Exister peut devenir simplement difficile, on se raccroche alors à des absolus mais cela n'empêche pourtant pas de plier les genoux comme une gymnastique obligatoire.

Avec le dressage quotidien, on trouve des tas d'aménagements, des belles justifications à n’en plus finir.

Pourtant chaque journée à sa piqûre de rappel... de rage.

Il n’est pas rare que cette lueur qu’on avait dans les yeux, et qui était capable d’éclairer toutes les pénombres intérieures disparaisse pour quelque temps.

Une de ces lueurs qui ressemble à un feu qui se consume dans la nuit sans personnes autour.

On s’habitue à tout.

Notre horizon a-t-il été asséché par la critique quasi exclusive (même si elle reste fondamentale) de l’économie politique pour se caricaturer elle-même ? et sombrer dans une forme d’économisme vulgaire ou exclusif.

Où sont donc passés les matériaux qui fondaient et attisaient notre engagement ? Ce dernier était alimenté à minima par cette volonté de construire immédiatement de nouvelles relations sociales, ou la bienveillance et l’échange auraient remplacé la concurrence, l’entraide la démerde voir même le cynisme.

Peut-être qu’à trop attendre on s’impatiente et que l'on piétine. Il n'y à la rien de plus idéal pour que les injonctions aux génuflexions cadencées et quotidiennes se fassent sans se poser trop de questions, et donne la possibilité à la porte du pessimisme et de la soumission de se refermer pour un temps trop long. 
  
Il s’agit donc de cesser de se bercer d’illusions tout en restant disponible (ce qui n'est vraiment pas facile) pour reprendre le mouvement vers le possible et une forme de poésie de l’existence. C'est à dire de critiquer dans un premier temps et au plus vite le racket militant et sa pratique sclérosée. Une gageure ?

samedi 9 septembre 2017

La sortie, c’est par où ? À propos de la "sortie" de l’économie et du capitalisme.



 La sortie, c’est par où ?
À propos de la sortie de l’économie et du capitalisme.


Dans Snowpiercer, le Transperceneige réalisé par Bong Joon-ho, sorti en 2013, et inspiré de la bande dessinée de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, il est question d’un train lancé autour de la terre à très vive allure.

Aucune existence n’est possible hors du train, et son arrêt est impossible, car le niveau de température extérieure n’autorise que la mort immédiate. Les conditions climatiques terrestres sont la conséquence du délire humain et les survivants sont confrontés à l'intérieur du train, à une gestion totalitaire de la division sociale.

Ce train qui roule sur de vétustes rails, manque à chaque boucle de terminer sa course folle dans le prochain précipice. Tous sont tôt ou tard finalement condamnés.

S’en suivra le souhait de ceux de l'arrière (c'est-à-dire d’en bas) de rejoindre la tête du train et ses wagons luxueux pour peut-être prendre le contrôle de ce dernier. Cela est-il possible ? Le train ne risque-t-il pas de dérailler, et finalement d'aboutir à la mort de tous ? Est-ce que cette initiative de ceux de l’arrière pour la conquête de la tête du train changera fondamentalement quelque chose à la vitesse du train à son économie interne ?

Et « dehors » ? Peut-être que le froid n’est pas si mortel ?

Il est tout à fait possible d’établir des comparaisons entre le train de ce film et le capitalisme, et d'y voir peut-être une forme de dénonciation ou les classes sont explicitement présentées et mises en « scène ».

La critique écologiste n’est pas très loin ainsi qu'une « vision » idéologique que l'on a eu pour habitude de qualifier de « décroissantiste » [1] ceci selon notre interprétation et qui nous semble presque évidente.

Au-delà de la problématique dramatique et donc de la chute possible du train / capital, qu’est-il possible d’entrevoir ? Quel « possible » peut-on projeter dans des conditions de catastrophe ?

De ces premières interrogations s’en dégagent alors d’autres - peut-on ou doit-on « sortir » du capitalisme. Mais comment peut-on / doit-on sortir de ce train ? et la méthode utilisée pour « sortir » du train dans le film est-elle à proprement parler quelque chose qui relève du « sortir » ?

Mais, finalement, notre véritable questionnement ne tourne-t-il pas autour de la notion de la « sortie » où du « sortir » ? C’est à dire de la « sortie du capitalisme » ou de « sortie de l’économie » mais est-ce simplement concevable ? Ou possible ? Car enfin est-il possible de sortir du capitalisme et du monde marchand ? Ceci dans l’acception littérale de la proposition.

On ne fera pas de grande démonstration pour expliquer ici que, finalement, il est plus aisé de sortir d'un train que de sortir du capitalisme. Bien sûr le Transperceneige n'est pas n'importe quel train, il est le seul qui roule dans le film, et pour s'en rendre compte, il suffit de le regarder et de suivre notre propos ou d'accepter nos présupposés.

Par ici la sortie !
Dans le train.

Le train file, non comme une métaphore mais comme une comparaison, celle du capitalisme. [2] Sa logique interne est celle du capital. Monter dans un train a priori est une chose facile, on y entre en fonction du départ, et peut-être que finalement tout se joue au moment de l'arrivée, où le train s'arrête, car parfois la sortie de la gare est à l'avant. On aura peut-être préféré le milieu du train au cas où, quelquefois, on ne sait jamais...

S'il est très aisé d'identifier la population qui se trouve en queue de train comme le prolétariat, il en est tout autant de comprendre la traversée de toutes les rames pour rejoindre l'avant. La tête, devant, forcément.

Ce qui s'impose à cette population sans espoir, c'est ce combat vain et orchestré [3] ceci jusque dans sa quête de l'avant. Elle se révèle encore plus effroyable pour ceux qui sont parés de cette si fine et belle critique du capitalisme. Car enfin quelle idée de vouloir prendre la tête d'un engin incontrôlable ou rien n'est possible pas même son arrêt ?

L'espoir du but probablement. Mais cet objectif n'est pas sans un chemin, construit de solidarité de trahisons et de combats. Il s'agit de quelque chose qui nous indique que nous ne sommes pas morts à « l'arrière » sans rien faire à attendre de crever de toute façon. Il est question aussi d'exister peut-être encore un peu.

Dans ce faux fléchage sur la nécessité (vaine) de prendre les leviers d'une machine folle qui finira d'ailleurs tôt ou tard par dérailler, se dégagent d'autres pistes. Sont-elles tout aussi fausses ?

Regarder par la fenêtre d'un train.

Dehors c'est de l'autre côté de la vitre. Peut-être n'est-il pas moins compliqué de le faire que dans la cage d'acier de Max Weber ? Bien qu'il n'ait jamais clairement spécifié si celle-ci comportait quelques ouvertures.

Dans cet éternel retour de boucle glaciale, impossible de mettre son nez dehors c'est la mort immédiate, certaine.

Que faire alors ? Si la quête de l'avant est vaine que reste-t-il comme solution ? Peut-on avoir une initiative ?

Une « voie » pour de la sortie ?

Pendant leur traversé du train et les différents affrontements avec des hordes lourdement armées au service de l'avant, le héros du film et ses complices font la connaissance d'un personnage ne parlant pas la même langue que la leur. Drogué à une substance tout aussi étrange qu'il est étranger, il est l'un de ceux qui a compris que peut-être, dehors le froid n'est pas si neptunien. Mais contrairement aux autres, il ne pense pas que la sortie se trouve devant, tout droit ou dans le contrôle d'un train qui finalement se trouve être sans véritable pilote, sinon un superviseur qui se charge d'alimenter la « bête » à vapeur.

Ce personnage aussi lucide que suicidaire n'entrevoit pas de « sortie » à proprement parler sinon de faire exploser la porte avant du train au risque de le faire dérailler, et que tous périssent. On ne peut dénier à ce personnage d'entrevoir un peu cet espoir nihiliste pour les autres. À quoi bon continuer à bord ? Et pour quel monde clos ? Fût-il finalement à demi respirable.

Peut-on faire un parallèle politico-philosophique sur cette « sortie » dans le film, même si elle est un peu plus « suicidaire » dans la démarche et plus heureuse au final, avec ce que nous propose l'idéologie de la Décroissance, du pas de côté [4] de la « sortie de l'économie » ou du capitalisme ?

S'il s'agit de regarder « dehors », et d’interpréter les signes du/des possible(s) en dehors du train / capital qui fonce, et de rechercher la voie possible de cette « sortie », c'est qu'il faut comprendre alors qu'il y a là un « dehors » qui d'une certaine manière ne serait pas impacté par le « dedans », ou que le dedans ne serait pas lié au dehors.

C'est bien la notion de « sortie » qui pose un problème. Ce dehors, cette sortie n'est pas sans avoir de relation avec ce qui nous semble être un Au-delà. Une sorte d'arrière-monde.

Que cette option soit une sorte de « religion » qui permette à des individus de faire communautés nous semble assez simple. Elle est l'opium ou de cette étrange drogue qui permet d'imaginer peut-être.

Mais que nie-t-elle en dernière instance ? Une forme d'objectivité du capitalisme peut-être. Comme totalité concrète (un tout) qui va jusqu'à générer les notions de « dehors » et de « dedans » de « l'entrée » et de « sortie ». Il s’agit plus exactement d’un anti-monisme ou d’une conception dualiste du réel.

La « sortie » est-elle alors une nouvelle porte d'un paradis sur terre ?

La possibilité de la « sortie » dans ces circonstances, mobilise plutôt un « travail » sur les représentations qu'il faudrait déconstruire.

Le capitalisme n'est-il qu'une représentation ? C'est ce que sous-tend la notion de « sortie ».

À moins que cette démarche cognitive ne soit qu'un nouvel avatar d'un subjectivisme plutôt paradoxal, notamment pour certains courants qui se réclament de la « sortie », car ils entretiennent pour s’en convaincre une sorte de marotte performative et théorique par une forme de gnose des écritures marxiennes ou proudhoniennes en y cherchant les signes d'une parousie légitimant la « sortie », et qui peut très bien se transformer finalement et voilà le retournement en « retrait ».

Ne « sort-on » d'un endroit que par un acte de volonté ? Ne nous arrive-t-il pas quelquefois d'en être même éjecté ? Pour être mis « en dehors » et de quoi finalement ?

Comme si le « dehors » n'était pas lié au dedans. Est-ce à dire que l'on en vient à nier la réalité objective ?

Que nous dit la notion de « sortie du capitalisme » de ceux qui l'utilisent ? Au-delà du fait que pour eux un autre monde est possible à côté de celui que nous vivons, où qu'une voie d'accès (issue de ces rails) à un monde est possible par une forme de retrait [5].

Que des îlots, des communautés tranquilles et joyeuses et où il fera bon rentrer en enjambant les cadavres sont possibles, souhaitables ?



Il s'agit bien d'une forme de négation ou « d'oubli » du réel existant. S'il s'agit d'éviter le monde (on y reviendra) c'est qu'il s'agit finalement à notre avis d'éviter un type d'affrontement. [6]

Peut-être est-ce d'une étude psychosociologique dont on aurait besoin également ici pour démontrer plus longuement la forme de confort idéologique qu'entretient cette dénégation dont il est question dans ce type de parti pris.

Mais politiquement c'est finalement la conflictualité et la perspective des classes et de leurs affrontements qui sont niées voire même combattues au profit d'un séparatisme radical et inter-classiste. La négation des classes est bien la matrice politique de cette démarche qui s'ornemente attributs hérités d'un prétendu marxisme hétérodoxe mais aussi d'un néo-anarchisme, dont l'ontologie pessimiste s'inspire de doctrines antiprogressistes [7] et élitaires de par leur fascination pour l'esthétique de la theôría contre la praxis de la classe en lutte. La lutte des classes y est vue comme fantasme, et est systématiquement refoulée du corpus de ce marxisme indéterministe. Il en va de même de l'histoire de l'anarchisme « ouvrier » qui est littéralement passée à la trappe au profit d'une conception radicalement idéaliste, celui la « servitude » qui ne serait que « volontaire ».[8]

Mais que faut-il vivre pour en arriver à nier la polarisation posée par l'exploitation [9] et donc ses conséquences, c'est-à-dire les luttes ?

L'histoire du réformisme radical est trop long pour que nous en fassions sa fastidieuse et fatigante chronologie. Quant à sa généalogie, elle doit d'abord questionner le luxe des positions de classe de ses contempteurs, sectateurs, pour aboutir à un constat plutôt banal en ce qui concerne l'option politique :

Elle peut se qualifier « d'alternativisme » et n'est pas bien nouvelle, car il a toujours été question d'une certainement manière d’aménager à la marge le capitalisme. Il s'agit bien souvent mais pas que, des pourfendeurs du « libéralisme » qui s’accommodent du « bon côté » du marché, trop souvent pour la défense d'intérêts de classe. Quand ils ne vont pas jusqu'à penser comme certains Décroissants, qu'il suffit de nier la loi de la valeur pour qu'elle n'existe pas, ou qu'il suffit d'en avoir une juste compréhension pour la faire disparaître, ou bien encore de construire un autre paradigme en attendant qu'elle ne s'effondre d'elle-même dans la prochaine crise des crises, vous savez la prochaine, celle qui permettra la grande « explication » des textes de Marx sur le fétichisme de la marchandise.

Ce que certains nomment Utopie concrète [10] n'est rien d'autre qu'un avatar du socialisme utopique, sans poésie, qui n'a même plus le charme de la nouveauté tant l'appel à l'imaginaire ou à l'érotisme, a épuisé le stock d'impératifs au renouvellement sensuel, pour virer à un pragmatisme névrotique.
      
« Pourquoi et comment sortir du capitalisme ? Quelles sont les alternatives d’ores et déjà présentes ? Peut-on, doit-on réinventer les socialismes par des réalisations concrètes ? Avec quels outils, quelles formes d’action, quelles institutions ? Telles sont les vastes questions, solidaires les unes des autres, auxquelles répond ce livre original et magistral, synthèse d’une enquête internationale et collective de plusieurs années sur les théories les plus actuelles de l’émancipation ainsi que sur de nombreux projets vivants de transformation radicale, ou plus graduelle, déjà observables dans les domaines sociaux, économiques et politiques. » [11]

L'émancipation se fait-elle en « sortant du capitalisme » ou en détruisant ce qui en fait sa matrice : la loi de la valeur. ? Quelle marge de manœuvre nous autorise sa dynamique ? Le socialisme « s'invente » -t-il ? n'est-il qu'invention ? Existe-t-il vraiment des projets « vivants » de transformation radicale ? Ne sont-ils pas condamnés aussi longtemps qu'ils s'inscrivent dans le cadre du « réel » marchand ? Ne reste-t-il pas dans ce genre d'inventaire qu'un triste appel au réformisme et au vieux débat, toujours hélas d'actualité entre réforme et révolution ? Et finalement cette injonction tyrannique du concret n'est-elle pas le dernier déguisement d'un nouvel arrière-monde ? Qui nous invite comme toujours à renoncer à la radicalité par l'épuisement ou le retrait, la fragmentation, et à ajourner la problématique Révolutionnaire ?

Dépassement et totalité.

Si certains veulent « sortir » du capitalisme et le proposent par le « dépassement », on se demande alors s'il s'agit de se véhiculer. On sait déjà qu'il s'agit de ne plus utiliser le train, de là à utiliser un vélo sans pédale ! Surtout si l'on doit l'entendre comme une course contre la montre ou un effondrement...

Le dépassement « marxien » des contradictions dialectiques n'a rien à voir avec le retrait politico- communautaire, ou il s'agit d'inventer son localisme et un entre-soi puritain, ou l'éthique devient morale, par L'Appel au retrait ou la « sortie » comme prescription « médicale ».

La « réalisation » de la philosophie chez Marx n'est pas une affaire de petits groupes en retrait, ou une affaire de « virus dans le système » ou d’exemplarité (même s’il bon d’être cohérent avec soi-même) mais d'une nécessité consciente de la majorité du prolétariat organisé.

Il ne s'agit pas de « rentrer en relation » avec le réel par un retour aux « sources » d'un communisme imaginaire et primitif ou s'inspirant des sociétés traditionnelles où la « terre » se voit parée de toutes les vertus « authentiques » du travail (manuel) réconcilié avec lui-même. Où il s'agirait d’exhumer sous le travail l'activité, et de jouer la carte de l'artisanat de proximité contre l'industrie. De nier l'historicité pour le mythe, un âge d'or, ou un retour aux « communaux » par exemple.

Le dépassement ne sera pas plus urbain. Il en finira avec le « dehors » et le « dedans ». Il n'y aura plus à « sortir » où à « rentrer » ou à faire rentrer. Il est la négation et la liquidation des « espaces séparés » et des catégories du monde marchand comme du prolétariat.

La compréhension, du fait qu'il n'y pas à « sortir de » ou à se « retirer vers », car la chose est impossible, nous impose de renouer alors avec la notion de totalité. Notre monde est total, il forme un tout indivisible. La chose s'affirme encore plus chaque jour, car il n'existe pas un lieu un espace qui ne soit annexé par la nécessité de vendre sa force de travail pour survivre, même s'il ne nous est pas interdit de lutter contre ce que certains peuvent définir comme son « esprit » et que nous définissons comme son ordre concret.

Notre propos n'est pas de dissuader un certain type d'initiatives, car enfin on a les illusions que l'on a envie, ou que l'on peut avoir selon son extraction sociale, son lieu de vie, son histoire.

Mais pour prendre l'assaut du ciel, il y a des fondamentaux comme le fait de comprendre la loi de la gravitation sous peine de se fracasser et de se ramasser éternellement sur le premier nid-de- poule alors qu'il s’agit au moins dans un premier temps de franchir ne serait-ce que la première colline du jardin bio-autogéré.[12]

Penser la « sortie », c'est se condamner à une sortie sans fin ; parce qu'il n'y pas de « sortie » puisqu'il n’y a pas d’Au-delà, même si l’on peut théoriquement concevoir un monde débarrassé de la nécessité d’être une marchandise, un esclave salarié ou de se faire auto-exploiter.

Si renouer avec l'esprit utopique reste une nécessité psychique peut-être n'y a-t-il rien de pire que les utopies dites « réalistes » qui se terminent bien souvent comme le lit de Procuste [13]. Il va sans dire qu'il y a même une forme de paradoxe à parler d'Utopies réalisables. C'est un peu comme si l'on se proposait de réaliser un fantasme. Or l'on sait ce qu'il en est de la réalisation de son fantasme.

Est-ce à dire que le « désir » du communisme est un fantasme ? C'est fort possible. Il en va de même de la « nécessité historique » d'une certaine manière, si cela est compris comme obligation. Car il n'y a rien d'inscrit, d’inéluctable dans la perspective communiste.

Elle ne pourra se nourrir du désespoir, de la peur ou d'une réconciliation, sinon d'une forme de raison. Et même si l’analyse objective du capital peut nous permettre de comprendre que tant que le capitalisme existera il y aura des résistances, des luttes, cela n'implique pas l’inscription obligatoire de l’optique communiste révolutionnaire à l'agenda du prolétariat organisé ou pas.

Notre démarche première consiste surtout à refuser les mythologies, l'esprit religieux pour nous permettre de retrouver le chemin de l'historique et de la conscience nécessaire qu'implique de vouloir transformer nos conditions d’existence.

Dans le calendrier du prolétaire lambda qui n'est pas fait que de jours fériés, et qui n'est pas payé à être un fonctionnaire de la révolution ou de vivre pour la « cause » aussi libertaire soit-elle, il reste tout à fait concevable d'entrevoir le « retrait ». Sous des formes qui peuvent paraître totalement dépolitisées au premier abord. Qu'il soit « volontaire », parce que lié à une fatigue du monde, cela est bien compréhensible, ou qu'il soit lié à l'atomisation dans nos sociétés contemporaines nous le comprenons véritablement. Du défaitisme au dégoût jusqu'à la désillusion quoi de plus normal ? Mais que celui-ci se fasse apologétique nous paraît alors d'une autre teneur, une autre démarche. Elle est quant à elle bien politique.

Que certains retraits soient imposés et non idéologiques, c'est peut-être l’objet qui nous intéresse le plus, car il nous touche le plus souvent parce qu’il est lié à une forme de précarité et de pauvreté. La “nécessité” n'est pas joyeuse, l'aigreur et la frustration y sont plutôt présentes. La vertu y est obligatoire et moins festive que les poses intellectualistes de pseudo-anachorètes.

Il existe un tas de nouveaux pères du désert en milieu radical qui pensent avoir inventé l'eau chaude en milieu thermal. Qu'ils s'arrosent sans fin de vieilles eaux théoriques, usées et tièdes au milieu des ruines pourraient ne pas nous poser de problèmes.

Mais que d'autres viennent recueillir sur les murs décrépis de l’obéissance, la triste condensation d'un nouvel avant-gardisme, c'est peut-être qu'il faut fuir impérativement ceux qui nous proposent encore et toujours la direction vers LA « sortie ».

À ce compte-là, il est certain que comme prolétaires nous lutterons toujours pour une forme de « retrait » et un certain éloge de la fuite de tous les univers néo-avant-gardistes, il en va de même de la toxicité des impératifs catégoriques.

Il est possible que cette affaire soit quantique, que l'aventure du combat de classe contre le capital n'ait pas de direction aussi tracée que cela, sinon celle que nous lui imprimerons collectivement. Ce qui est certain, c'est que tant que nous ne mènerons pas cette lutte totale, aucune ligne d'horizon ne se dégagera, et elle renverra systématiquement alors la perspective communiste au niveau du débat scolastique. Ce qui semble en arranger beaucoup puisque le métier de gourou, de prophète semble avoir un bel avenir.

Que nous ouvre comme perspectives Snowpiercer, le Transperceneige [14] ? Même si le film se termine sur une tonalité plutôt convenue et ouverte.

Qu'il ne sert à rien de prendre le contrôle de quelque chose qui ne peut être contrôlé. Car la logique est vampirique ou cannibale. Que la « sortie » ne se trouve pas devant, à l'avant ou au niveau d'une porte latérale.

L'espoir n'ouvre aucune porte de sortie de train. Il se révèle même aussi fort ambiguë, car que n'est-on pas prêt à faire pour gagner le « dehors » par la « sortie » ce nouvel Au-Delà. Se sacrifier et sacrifier les Autres peut-être ? Quant au désespoir quand il est lié à la catastrophe, à la chute, à l’effondrement, il ne donne accès qu'à des désillusions et à de fausses solutions fussent-elles collectives, quand elles ne proposent pas uniquement de se « révolutionner » intérieurement par la pensée magique.

Il n'y a que la vie et les rencontres, les échanges, qui nous permettent de rompre avec les notions de dehors et de dedans, d'espoir et de désespoir, d'optimisme et de pessimisme. Si le chemin n'est pas tout, il n'est pas rien. Les chemins explosent les frontières et décloisonnent. Mais faire d'un chemin le but, et faire passer une éthique pour une praxis révolutionnaire, c'est liquider la dimension historique du capital et des forces mobilisées par sa logique. Cela n'impose aucune obligation bien évidemment quant à l'activité des acteurs de la transformation ou du statu quo social. Mais l'auto-activité reste la base du combat pour la transformation du monde unitaire contre des mondes séparés, fétichisés, et qu'on nous vend comme impérativement divisés jusque dans ces utopies progressistes ou réactionnaires.

Vosstanie - Août 2017 (version modifiée le 15/09)
 

NOTES

[1] C'est à dire l'idéologie de la décroissance. Subir la simplicité forcée (Pastiche d'une parution)
[2] Voir aussi Train to Busan de Yeon Sang-ho.
[3] Entre l'avant et l'arrière, ou le haut et le bas selon son référentiel. On y verra aussi comment on achète la paix par la guerre grâce au chef de « l'arrière » ou simplement en se faisant acheter. Toutes les comparaisons avec les partis et les syndicats ou toutes les officines de la générosité organisée militairement sont bien sûr à faire. 
[4] Voir aussi ce sympathique film de Gébé, L'An 01. Que l'on doit critiquer et contextualiser pour éviter de faire balbutier l'histoire. 
[5] Des ordres religieux aux communautés anarchistes ou hippies, il n'y a pas grand-chose d'original. [6] Le pédagogisme évangélisateur reste une méthode très utilisée dans ces sphères. Il s'agit d'aller propager la « bonne nouvelle » jusqu'aux sociaux-démocrates et même les mouvements les plus conservateurs.
[7] Si nous avons une critique de la technique et à l’industrie nous n’en faisons pas le deus ex machina de la critique du capital car nous ne prenons pas la partie pour le tout. Pensée réifiée et commerce de la pensée s’articulent se nourrissent, elles sont désastreuses. Voir les dérives possibles de l’anti-progressisme qui vire par sa critique de la modernité à des visions réactionnaires du monde : Conversation sur les spécialistes radicaux des penseurs radicaux https://vosstanie.blogspot.fr/2014/02/conversation-sur-les-specialistes.html 
[8] Voir Claude Morilhat, Pouvoir, servitude et idéologie, Le temps des cerises, 2013.
[9] Tout en cherchant bizarrement un panel « d'oppressions » toutes plus ou moins spécifiques à articuler
[10] Voir par exemple l'ouvrage : Erik Olin WRIGHT Utopies réelles, La Découverte, 2017. Un paroxysme dans le genre de catalogue. Mais aussi Utopies réalistes de Rutger Bregman Seuil 2017.
[13] Voir Diodore de Sicile, La bibliothèque historique.
[14] Voir aussi notre émission : Séries, cinéma, idéologies et luttes des classes Autour du cinéma populaire, des blockbusters, des séries et du cinéma dit militant et politique. https://vosstanie.blogspot.fr/2014/12/emission-de-la-web-radio-vosstanie-du.html



vendredi 8 septembre 2017

Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ? (Le son de Radio Vosstanie du 1/08/17)

Son de Radio Vosstanie !

du 1 août 2017

Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ?
(O que é Autonomia Operária)

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93 minutes


Nous proposons un son (version audio de la brochure) avant la publication au format pdf/papier*. Suivra également mais plus tard une émission dont l'objet sera un commentaire critique du texte de Lúcia Bruno. Lucia Bruno interviendra / participera à cette émission ou l'on discutera de sa préface inédite, 30 ans après la première publication de l'ouvrage.

Si sur certains aspects le propos doit être critiqué car il semble même dépassé, il reste riche en débats et questionnements. Il repose quelques fondamentaux concernant l'utilisation abusive du mot Autonomie tout en restant accessible.


* Traduction (Vosstanie) du portugais du brésil de : O que é Autonomia Operária - Lúcia Bruno. Editora Brasiliense - 1986 . 91p. Titre que l'on pouvait traduire littéralement par: Ce qu'est l'autonomie ouvrière.


Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ?
-
L'Autonomie ouvrière: Une pratique de classe
La lutte Autonome
Les institutions Autonomes
La dynamique du processus
Luttes revendicatives et révolution
La transformation des relations sociales dans la lutte en de nouvelles relations sociales de production.
Autogestion ouvrière et marché capitaliste.
La légalisation de la lutte
Autogestion et technologie.
Autonomie ouvrière et partis politiques
Autonomie ouvrière et syndicats
Autonomie et socialisme



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93 minutes

- NOTE -

Pelegas : Vient de “Pelego” : Le terme a été popularisé dans les années 1930 au Brésil . Dirigeant syndical - corporatiste proche du gouvernement Getúlio Vargas - est passé dans le langage courant comme traître et allié du gouvernement et des patrons .



VOIR
 L'introduction et la première partie.
 Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ?


Transcription de l'introduction au son.

Un son comme on a l'habitude de la faire depuis quelques temps qui donne la possibilité d'accéder à un texte d'une manière différente.

Celui-ci à pour titre : Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ? il est tiré d'un ouvrage traduit du portugais du brésil par nos soins, et a été rédigé au début des années 80 par Lúcia Bruno.

Littéralement on pouvait le traduire par: Ce qu'est l'autonomie ouvrière, mais on a préféré ce titre qui relève de notre seul choix....comme en forme de Que sais-je ? en quelque sorte.

Alors pourquoi ce texte ? Malgré ce qui nous semble être certaines limites, ou même des problématiques peut-être obsolètes, et dont on discutera d'ailleurs dans une prochaine émission avec l'auteur elle-même.

On fera cette émission d'ici quelques semaines, ou on rentrera à ce moment là dans le coeur du texte pour souligner surtout et aussi ce qui fait sa force.

Car ce texte est riche, dense même, et simple d’accès, il ouvre de multiples d’interrogations, de possibles débats. C'est ce qui a motivé notre traduction, et ce son.

On publiera le texte d'une manière ou d'une autre, avec une introduction de Lúcia Bruno et probablement aussi avec notre propre critique qui sera mise en relation avec la situation du capitalisme dans notre réalité actuelle.

On a aussi voulu édité ce texte, et faire ce son parce que l'on entend beaucoup le mot Autonomie....

On décortiquera aussi ce terme dans la prochaine émission.
Car il est devenu un mot valise dont on ne sait plus trop de quoi au juste il s'agit d’être Autonome ?

On peut certainement l'entendre comme l'inverse d'hétéronomie bien sûr, L'hétéronomie étant le fait de vivre selon des règles qui lui nous sont imposées, selon une "loi" subie.

Mais est-ce que cela est suffisant....?

Ce qui est certain dans ce son, c'est que s'exprime Notre conception de l'Autonomie...qui au delà d'être ouvrière est Prolétaire. Mais surtout dont la finalité la perspective est le communisme.

Et n'a rien à voir avec:

L'Autonomie désirante et flottante...

L'Autonomie intellectualiste et léniniste ou L'Opéraïsme stalino-armé et manipulé.

Ce que Miguel Amoros en (2005) dans son texte Que fut l'autonomie ouvrière ? a qualifié de conception "retardataire et spectaculaire liée à la décomposition du bolchevisme"

Bien sûr il en va de même de:

L'Autonomie fourre tout "des luttes"...et de sa fameuse convergence des moi-je et des débats merdiques de ce que l'on a appelé les thématiques de l'extrême gauche de la saloperie et qui permet d'ailleurs mêmes aux freaks nationaux socialistes et à l'Indigente Nouvelle Droite de s'en réclamer, tant ce mot n'est jamais développé conceptuellement mais surtout pratiquement.

On a envie de conclure en laissant la parole à Benjamin Peret au travers de certains de ces mots extraits de : Toute une vie (1950).  


Il serait inutile de parler de la vérité si l’on ne lui avait
tant craché au visage
que son regard en étoile polaire obstinée à marquer le la
s’est aujourd’hui effacé comme une ville rasée par les
barbares que déjà la brousse envahit
Ils l’ont même livrée à tous les appétits de la troupe
Je nomme ici la tourbe de la steppe comme la pègre en
costume de gratte-ciel et le fouille-merde à cervelle d’eau
bénite
le chevalier des menottes
le rampant à moustaches d’épaulettes
la valise bourrée de clefs qui ne vont sur aucune serrure
et son chien l’aveugle hypnotisé par un bocal à cornichons
Tu as toujours cherché à dégager ses traits en arc-en-ciel sur
les champs de boutons d’or
des ecchymoses qui transformaient un nez en groin à hostie
la plage des lèvres découvrant le lamé des dents en corps de
garde infesté de râteliers d’armes
et écrasaient d’une bouffissure canaille le regard d’horizon
en jardin après la pluie de printemps
C’est cela André qui nous rassemble en grains d’un même épi
que ne courbe aucun équinoxe à rage de rat prisonnier dans
son égout
et ne brûle nul solstice en lance-flammes dévorant un paysage
à ramage d’oiseaux libres
répercuté par les mille échos des eaux en yeux de fée
puisque la vérité sauvage au regard d’évidence qui fait
tressaillir les ventres à gousset
ne chante que les hymnes en rafales chassant les monastères
de nuages contre les montagnes qui les éventrent
les chants en poings dressés des éternels rebelles avides de
vent toujours neuf
pour qui la liberté vit en avalanche ravageant les nids de
vipères de la terre et du ciel
ceux qui crient de tous leurs poumons ensevelissant les
Pompéi

La société communiste se passera-t-elle d'ascenseurs et de motocyclettes ?

La société communiste se passera-t-elle d'ascenseurs et de motocyclettes ?

A PROPOS DE A FABRICA DE NADA de PEDRO PINHO
(L’USINE DE RIEN) - 2017




Faire part de quelques impressions sur un objet cinématographique de 177 minutes n’est pas une tâche aisée. S’il s’agit de le faire, c’est que d’une certaine manière nous ne sommes pas restés insensibles. Même si les commentaires ne sont pas forcément que positifs. Pour autant l’objet touche son objectif à savoir interroger, se questionner jusqu’au point de se faire critique de la critique du point de vue ou des idées exprimées.

D’une certaine manière une forme de comparaison s’impose presque avec un autre film, celui de Miguel Gomes (2015) - Les Mille et Une Nuits (As Mil e Uma Noites) sur fond de cette fameuse “crise”, de poésie, de bouffonnerie nihiliste et dépressive, d’interviews d’anonymes face caméra, ou les déroulements de vies nous indiquent que derrière cette inexorable désagrégation se trouve des individus brisés par le capitalisme.

La similitude, de certains procédés entre les deux films (On pense au 1er film de la trilogie de M.Gomes L'Inquiet ( O Inquieto ) questionne donc bien au-delà de l’esthétique. Car une forme du réel s’invite donc dans la fiction. Alors que la tonalité du moment serait plutôt à ce que la fiction s’invite dans un pseudo réel.

Le film, vendu par son distributeur pendant cette première diffusion aux Forum des Images à Paris le 10 juin 2017, comme une sorte de produit quasi total ou s'entrecroiserait comédie musicale (pour les fans de La La Land ?) documentaire, film d’auteur, voir politique ou “engagé” nous a laissé perplexe pour différentes raisons qui sont principalement politiques, de par son parti-pris esthétique.

La question s’était déjà posée d’une certainement manière pour le film de M. Gomes dont le discours politique ne décollait pas de l’arrière-train social-démocrate - type Bloco de Esquerda, et lui permettait de broder une métaphore aussi grosse que viriliste sur l'absence de “couilles” des politiques pour réguler le folklore local et l’économie.

Nous ne cachons pas d’être allés voir le film de Pedro Pinho pour une raison qui a la fois relevait de notre intérêt sur la situation du Portugal contemporain mais aussi parce que la bande annonce déclarait de manière assez ouverte que ce film se plaçait sous le signe d’une démarche plutôt en rupture avec celle de M.GOMES plus particulièrement sous l’angle de la critique de la valeur. (Voir la bande annonce)

Mais son argument principal est à notre avis possiblement devenu son point de faiblesse voir même un sorte de cache misère, un mauvais alibi intello d’un cinéma d’auteur épuisé.

Qui lui permet d’ailleurs de ne pas interroger la “politique” c’est à dire les politiciens comme l’escroquerie / racket du Bloco par exemple, ou même l’intervention consciente de classe.

Notre première impression en sortant de la salle aura été de se demander ce qu’il s’était passé depuis Ossos de Pedro Costa, sorti en (1997) ? ou de Os Mutantes (1998) de Teresa Villaverde voire même depuis la mort de João César Monteiro.

Que peut bien nous apprendre ce type de production qui se présente comme collective ? Est-ce le signe de la décomposition ou de transformation d’un pays ?

A notre avis ce que nous avons pu noter est surtout marqué par une forme d'extériorité qui frise d’ailleurs, pendant une certaine scène qui se veut “conviviale” le tragi-comique. (Voir plus loin)

Pour ce qui est des thématiques ou pourra dire que tout est effleuré mais que l’on reste trop longuement (à notre goût)  au niveau de l’écume. Du “plan social” à la critique du travail et de son sens, d’Avril 74 et de ses illusions, de l’anomie sociale jusqu’au nihilisme consubstantiel au capitalisme.

On s’interroge quelque peu sur cette désindustrialisation filmée explicitement et comme ligne de force du film qui ne date pas vraiment de ces dernières années. En effet la crise du textile et de la chaussure a des racines bien plus anciennes par exemple. Mais finalement ce propos même s’il a peu d’importance n’a presque plus d'intérêt puisqu’il vient alimenter la problématique de fond, celle de la “crise” du travail, de la valorisation, et de l'obsolescence de l’homme comme “capital variable”.

Le temps du A cantiga é uma arma (1) est fort loin on le constatera et on ne s’en désespère pas. Pas pour la pugnacité et la rage des chansons. Mais pour l’état d’esprit que cela accompagnait, c’est à dire un certain dogmatisme aboyeur, matrice des autoritarismes, et qui ne se revendiquait pas forcément des théories de l’Avant-garde en politique.

C’est pourquoi on accordera facilement à ce film une forme de tonalité apaisée qui ne consiste pas à asséner mais à mettre en regard des problématiques avec une certaine honnêteté même si l’on entend bien le parti pris, évidement, qui est celui de la critique de la valeur. Cette dernière étant écartelée entre un radical-mécanisme théorique mâtinée de psychanalysme et par cette vieille critique moralisante du consumérisme modernisée sous la religion de la décroissance. Qui n’a pu déboucher ces dernières années que sur une forme de militance pédago-alternativiste "critique", aux velléités crypto-intersectionnelles.

De La scène à la Cène

C’est autour de ce vieux débat sur l’autogestion qu’a lieu une scène d’un vrai ? repas qui suscite chez nous donc un vrai problème d’ordre esthétique et qui n’est rien de moins qu’éminemment politique.

En effet au milieu du film (?) a donc lieu un repas, policé entre individus manifestement “éduqués” pouvant discuter sans cris, un verre de vin à la main et sans ce regard vide que l’on connait tous après une journée de labeur. Ils échangent tranquillement des propos sur ce que peut et doit faire la classe ouvrière. L’autogestion...ou pas ? Limites et possibilités. Ceci sans ce fameux problème de la barrière de la de langue que tous comprennent par on ne sait quelle “magie”.... L’internationalisme de salon à ses secrets…la réalisation aussi.

On y aperçoit le pape du rien-de-nouveau-sous-le-soleil-critique-de-la-valeur, filmé en gros plan de profil (pour éviter le côté énième conférence probablement) avec d’autres, dont un pseudo inconnu argentin ? de son état et protagoniste du film, et dont le rôle étrange, si extérieur pourrait donner lieu à de nombreux commentaires. Se joint à cette table d’autres inconnus dont une qui l’est moins peut-être pour des familiers du pays et qui n’est autre qu’Isabel do Carmo ancienne dirigeante du PRP ( Partido Revolucionário do Proletariado ) formation d’inspiration guevariste, active un peu avant pendant et après la dite “révolution des œillets”. Senhora Doutora, Isabel Do Carmo reconvertie depuis 20 ans dans la publication de très nombreux d’ouvrages à destination des personnes en surcharge pondérale.

C’est autour de ces personnages “extérieurs” de par leurs statuts finalement si étrangers à celui de la condition ouvrière, qu’a lieu une discussion où une forme de débat aussi dérangeant qu’aliéné, sur les limites et possibilités de l’autogestion. Celui-ci a d’ailleurs toujours été longuement discuté dans le mouvement révolutionnaire même s’il fut minoritaire. Mais cette séquence vient à notre avis souligner le fossé entre la théorie et la pratique. D’un côté les “théoriciens”, pour certains ayant fricoté problématiquement avec l’avant-gardisme, des pédagogues de la radicalité critique, séminarisant professionnellement ou pas, ici et là et même Debout, de l’autre les prolétaires dont la mise en lumière oscille entre accablement et misérabilisme, bouffonnades et interrogations.

Un monde si “extérieur” ou l’on frise très clairement le moralisme (dans cette scène) et le sous-baudrillard(isme), ou les ouvriers sont encore accusés de ne vouloir que “consommer” ! on se demande toujours avec quel non-salaire… Voilà les prolétaires sans idées, pratiques, combats propres, dont les perspectives finalement ne seraient que “pragmatiques”, le prolétaire ne penserait qu’avec son bide.

A la suite est égrené le chapelet de thématiques propre au courant de la valeur, débat sur le capital fictif, crise du travail, collapsus du capitalisme, ou la vieille thèse catastrophiste de l’effondrement, c’est à dire toute la panoplie plutôt anxiogène, avec une lucide et juste critique de l’autogestion certes, mais pour finalement nous inviter à la gestion des “jardins communs” (sic) ! Autant dire ici que la proposition peut paraitre presque survivaliste.

Toujours est -il que le projet n’en reste pas moins interclassiste et romantique et il permet d’évacuer bien des débats. Surtout celui de l’affrontement de classe. Notamment grâce à quelques pirouettes mécanistes ou l'immanence du capital donne la possibilité d’évacuer les individus (et individualités) et les groupes qui n’existent plus vraiment ! et bien sûr cela est dit très doctement et tranquillement et quasi explicitement d’un point de vue qui est celui d’une certaine hauteur sans mépris mais avec tellement de distance...

On attendra donc tous les convaincus par la démonstration, dans l’arrière-pays de la région du Minho ou sont disponibles les forêts et les terres en friches, mais aussi de vieilles maisons de paysans à retaper. A moins que le feu ne s'en occupe...

Le pragmatisme pro-autogestion s’il n’est bien sûr absolument pas satisfaisant pose malgré lui quelques questions à notre avis fondamentales. Pour le cas du film, ou il s’agit d'auto-gérer une usine de fabrication d'ascenseurs, il va de soi que la concurrence, le marché se chargera toujours de régler le débat en dernière instance, aussi utopique et même pratique-réaliste soit la démarche. En revanche elle pose une vraie question et fort sérieuse à notre avis : la société communiste, libertaire - se passera-t-elle d'ascenseurs ? Question qui n'est point travaillée dans le film et les débats. Cette usine ne fabrique-t-elle vraiment rien d’utile ? est-elle vraiment “l’usine de rien” ? L’ascenseur est-il bourgeois ou capitaliste ?

Si le débat sur l’autogestion reste encore accessible on se demande quand même ce que le spectateur moyen peut bien comprendre sur celui de la critique de la valeur, ou il faut le dire, A.Jappe reste inaudible voir même incompréhensible. Les thèses en voix off qui parsèment le film n’ajoutent qu’une forme d’intellectualité plutôt factice comme un mauvais collage, dont le film pouvait clairement se passer. Mais il en perdrait alors sa particularité marchande jusqu’au point de se noyer dans le magma du cinéma pour dépressifs qu’il n’est pas interdit d'apprécier à très petite dose.

Si la fin du film se termine sur une tonalité d’espoir, et qu’elle ressemble à une forme de “choix”, elle n’est pourtant pas sans ambiguïtés.

Le personnage qui se veut central se trouve être comme “convaincu” par cet individu argentin venu d’on ne sait ou pour tisser des relations inter-autogestionnaires dans un monde de marché, ceci comme une aventure possible. Cette extériorité n’est pas sans poser quelques interrogations. On laissera ceux qui verront le film y réfléchir pour se questionner sur son rôle mais aussi sur son “projet”.

Mais ce n’est pas la seule ambiguïté dans cette toute fin de film. Alors qu’il acte pour continuer “l’aventure”, peut-être la seule alternative finalement avec celle de quitter le pays, (entre 2011 et 2013, 300.000 portugais sont allés chercher leur “salut” à l'étranger. (2)) notre protagoniste principal qui roule à moto fait le choix de laisser celle-ci bord de la route. Est-ce par conviction ? (serait-elle en panne ?) Ceci pour rejoindre l'arrêt de bus et faire le choix du commun transport avec d’autres prolétaires.

Mais ce geste, s’il se révèle à nos yeux comme écolo-décroissant, par on ne sait qu’elle illumination, ferait presque écho à une imprégnation du discours sur l'austérité. Il serait son versant intégré et puritain. Puritanisme qui traverse tous les projets d’émancipation en crise parce que dévitalisés de perspectives. C’est bien le risque quand la morale (ou de l’éthique que l’on tente d’universalisée) s’invite dans le champ du politique, et qu’elle se substitue à la pratique collective de classe ou que la transformation radicale du monde devient une histoire de comportement personnel.

Le chemin n’est pas l’horizon sauf à considérer qu’être ensemble serait suffisant. Suffisant pourquoi faire au juste ? Le mythe du commun ou de la communauté comme possible qui viendrait résoudre toute une série d’interrogations est une approche trop mystique (3). Cette forme de parade contre l’Avoir par l'Être-ensemble, côtoie trop à notre goût une forme de cette morale des liens qui libèrent et qui se change trop vite quand elle devient une thèse, en oppression du collectif. C’est la seule que puisse nous proposer les apôtres de la simplicité volontaire (forcée pour les autres) de salle à manger, et qui fantasment la communauté des bonnes volontés par leurs isolements et leur mode de vie individualiste, réellement vécu et probablement coupable.

La société communiste pourrait bien nous permettre de rouler seuls en motocyclettes ...et si cela l’était pas le cas en vaudrait-elle seulement la peine ? Le communisme ne sera pas la fausse abondance capitaliste c’est certain, pas plus la pénurie joyeuse, mais encore moins un cours de botanique autogéré dans les jardins obligatoirement communs.

Au-delà d’un fantasme d’urbains, il serait intéressant d’interroger d’une manière plus générale pourquoi l’idéologie “ambientaliste” raisonne de cette manière dans ce pays ? Qu’annonce-t-elle ? que dit-elle ?

Malgré lui ce film qui se veut “collectif” reproduit ce qui devait être politiquement critiqué. Critiqué puisqu’il s’annonçait “critique”.

Rien sur la critique de la séparation au sens large. Séparation entre “intellectuels” et “ouvriers”, séparés par cette scène du repas (qui coupe le film en deux) jusqu’au point d’y retrouver une vieille figure de l’avant-gardisme portugais des années 70. - Il en va de même du questionnement sur la séparation d’avec les moyens de production. Cette catégorie devait également être mise en débat au risque de reproduire ce que l’on combat ou dénonce.

C’est aussi le regard du réalisateur ( de ceux qui ont participé à cette œuvre, mais pas forcement...)  qui doit aussi être questionné peut-être comme inconscient de classe, tempérament de groupie, peut-être même comme une forme de fascination théoriciste "critique".

La montagne a-t-elle encore accouchée d’une souris ? c’est bien possible.


Notes.

(Version du texte révisée le 29/6/2017)


Peut-être que le problème touche à cette manière de faire rentrer la critique de l'économie politique dans la création artistique ....

(1) A Cantiga é Uma Arma (1975) Interpretação: Grupo de Ação Cultural (GAC) – Vozes na Luta Letra: José Mário Branco

(2) http://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/en-depit-de-la-reprise-l-exode-des-jeunes-portugais-continue_1555581.html

(3) Par extension voir aussi l'étymologie du mot religion (religio)


Voir aussi